Synopsis : Rivalités dans la troupe du New York City Ballet. Nina est prête à tout pour obtenir le rôle principal du Lac des cygnes que dirige l’ambigu Thomas. Mais elle se trouve bientôt confrontée à la belle et sensuelle nouvelle recrue, Lily...
D'entrée, Aronofsky marque son spectateur. Il impose directement son style par une scène de danse rêvée où la grâce n'a aucune limite, où la réalisation surprend, se déploie tel le cygne qui qui nous fait découvrir son plumage. Au réveil, le rêve, dissipé laisse place à la réalité. Réalité campée par Nina, jeune danseuse très laborieuse et talentueuse, vivant comme une petite fée aux côtés de sa mère. S'impose désormais une pénible mise en abîme, maîtrisée du début à la fin par Mr Darren, qui a retrouvé son esprit paralysant de Requiem for a dream, lui qui avait rendu l'insoutenable possible dans son film de 2000 retente de nouveau l'expérience avec Black Swan, sorte de remake féminin de son dernier film, The Wrestler. C'est l'histoire d'un cygne blanc, pur, fragile, incarné par Nina (Natalie Portman, au sommet de sa grâce et de son art). Cette métaphore animalière, venant illustrer à la perfection le ballet inspiré de la sublime composition de Tchaïkovski forme l'allégorie parfaite de ce que pouvait espérer le réalisateur, comme si les deux mondes (réalité qui perd les devants face aux rêves et aux personnages du ballet) se percutaient, se répondaient, en se croisant par moments (hallucinations (?) de Nina qui se voit en double) ou en mutant (les splendides métamorphoses en cygnes ou en démons).
Mais là où on pourrait penser à une pâle revisite du Lac des Cygnes combiné aux Chaussons Rouges, on assiste à une véritable leçon de cinéma, qui joue avec le spectateur en tapant là où ça fait mal, comme si il n'y avait pas de barrières entre la projection du film et ce que nous sommes. Comme si Aronofsky, véritable spectre omniscient, parvenait à s'identifier à nous comme nous le faisons avec le personnage de Nina. Outre les souffrances physiques endurées par Nina (et donc, nous, en partie), ses pulsions sexuelles (fascinante scène du bain) et sa paranoïa qui la bouffe de jours en jour, tout comme le film, qui nous entraine dans les profondeurs abyssales de notre consciencieux esprit critique, pris sous contrôle par le film, qui nous bouffe à son tour, Black Swan est un périple insupportable, une descente aux enfers surprenante et sensorielles qui doit se laisser regarder, et ressentir, pour que le final nous paraisse comme un soulagement, un peu comme l'avais fait Requiem for a dream, il y a dix ans de cela. Seul différence, c'est peut-être la façon dont le plan y est présenté, la façon dont le metteur en scène pousse le bouchon. Là où il l'avait planqué si loin qu'on en voyait pas le bout, il laisse une marge moins conséquente cette fois-ci, peut-être par soucis de trouver un public plus abordable, où d'apporter un dénouement plus rassurant, où une mise en abîme plus supportable que dans Requiem for a dream. Et ce serai peut-être la seule véritable petite imperfection au résultat final de Black Swan.
Du début à la fin, on se laisse guider dans cet espèce de couloir sans fin, cette sorte d'autoroute sanglante et sombre qui vous saisit à la gorge, sans jamais vous lâcher. Les battements de nos cœurs s'accélèrent au fur et à mesure que le film avance. La musique nous prend au tripes, du fait qu'elle ne quitte pas votre esprit, des heures après la vision du film. Avec une Portman élégante et débordante de fragilité (ses larmes paraissent si naturelles), une Winona Rider dans un rôle discret mais efficace, une Mila Kunis au sex-appeal ravageur et un Vincent Cassel charismatique, le casting improbable et harmonieux de Black Swan contribue à cette plongée vers la mort et la souffrance. Un jeu de miroirs et de reflets présent pendant tout le film, une profonde importance accordée aux couleurs (on commence par du rose, on passe par le blanc et le noir pour se terminer par du rouge), Aronofsky sait pertinemment qu'il a toutes les cartes en mains pour faire de son film, une œuvre suffocante, jusqu'aux dernières minutes, qui se focalisent par une last dance haletante et paralysante (semblable au derniers instants insoutenables de Requiem for a dream) qui traduit la maestria que Darren Aronofsky possède et détient au plus profond de lui, pour faire de son Black Swan une œuvre unique.
En étant beaucoup moins kitch que pour ses autres films (pas de split-screen, de plans aériens, juste une caméra à l'épaule qui donne la nausée) , le cinéaste américain frappe un grand coup en ce début d'année 2011 en instaurant une atmosphère pesante, reposant sur les contrastes, les formes et les couleurs. Avec de nombreuses prouesses techniques comme lors de la dernière scène où Nina se transforme en cygne en noir au fur et à mesure qu'elle tourne sur elle-même, il inspire le respect, et peut patiemment attendre les récompenses. Au final, on pourra se rendre compte que le personnage de Nina, aussi chamboulée qu'elle puisse l'être, sa vie détruite, sa mère choquée et son cerveau endommagé (elle perd sa virginité, la petite fille qui vivait chez sa mère dans un château de poupées est devenue une femme, prête à tout pour parvenir à ses fins) tout comme son corps, est satisfaite d'elle, de ce qu'elle a accompli, terminant le film d'un « Tout est parfait » qui laisse un goût très acide dans la bouche (grande ouverte) d'un spectateur qui ne sait trop quoi penser du chef d'œuvre qu'il vient de voir. Cette métamorphose du cygne blanc (jeune fille vierge vivant chez sa môman dans une chambre rose bonbon, peuplée de peluches) en cygne noir (pulsions sexuelles, envies de meurtres, schizophrénie) est d'une lenteur à faire perdre haleine, une leçon de cinéma, à montrer dans toutes les écoles de cinéma. D'une façon où d'une autre, Aronofsky nous livre, à travers une œuvre aux carrures fantastiques et surréalistes la dure réalité du milieu de la danse, l'envie de devenir le meilleur de se surpasser, d'approcher la perfection. Dans un jeu semblable aux meilleurs films d'horreurs (sursauts, hallucinations, sang), il nous livre également un portrait d'une femme qui se représente sous deux formes, l'une belle et l'autre horrible, le tout pris avec avec beaucoup de tact et de passion. Au final, on retiendra qu'un Aronofsky, c'est une épreuve unique : pendant la vision, on hésite, on s'interroge, on peut même s'ennuyer (si, si), mais ce n'est qu'à l'approche du générique que l'on se rend compte du travail accompli, quand les poils de tout votre corps sont hérissés et que vos jambes tremblent. De l'art, un point c'est tout.
En résumé, laissez-vous bercer par Black Swan 1h43 durant, vous ne vous rendrez compte qu'à l'approche du générique que vous assistez à l'un des meilleurs films de ces dernières années.